Tapisserie

  Sa découverte

Selon Camille Monnet 1, un inventaire de château Bayard en mars 1595 2 mentionne la présence sur les murs, d’une tapisserie en cuir doré rompue en plusieurs endroits et gâtée par les soldats, et aussi de tapisseries en laine à l’aiguille avec personnages. L’inventaire est conduit par un notaire de la région ; le château, appartenant alors aux Simiane de Gorde, est dans un état pitoyable.

Une tapisserie de cuir doré rompue / en plusieurs endroits et gastée par les / soldats (page 5)

Ladite chambre garnie de tappisseries de layne / vielle [vieille] à personages. (page12)

Vers 1807, le peintre lyonnais Fleury-Richard, visitant les ruines de château Bayard, remarque une tapisserie gisant au sol et l’achète. Il la cédera en 1837 au médiéviste Achille Jubinal (sans doute de Montpellier), un spécialiste des tapisseries anciennes. Parmi les très nombreux ouvrages de Jubinal, figure un livre 3, où il décrit des tapisseries célèbres, comme celle de Bayeux (11e siècle), celle de Nancy, de Dijon …, mais aussi celle de château Bayard. Dans le second tome de son livre, Jubinal fait reproduire ces tapisseries en noir-et-blanc par des dessinateurs, d’après des relevés de Victor Sansonetti, élève d’Ingres (dimensions de ces deux volumes : environ 70-60 cm).

Le Dictionnaire de la conversation 4, page 161, rapporte en 1867 que cette tapisserie est visible dans le grand escalier de la salle de lecture de la BNF (bibliothèque nationale de France). Jubinal a en effet manifesté, dans son livre, le désir d’en faire don à cette institution.

Il semble cependant que cette exposition n’ait été que temporaire. L’œuvre, restituée vers 1869 aux héritiers de Jubinal, est vendue aux enchères et achetée par un musée londonien pour 1200 livres.

La tapisserie appartient toujours à ce musée, mais n’est plus exposée au public pour des raisons de conservation. On en trouve des photos en couleurs à la NYPL 5, (voir aussi le site de Cosmovision) 6.

Description de la tapisserie

Selon Guy de Masson 7, un industriel britannique signale en 1973 aux Amis de Bayard — probablement à Paul Escarfail — qu’il existe au Victoria & Albert Museum de Londres une grande tapisserie inspirée de l’Iliade et dont le cartouche mentionne qu’elle provient de château Bayard. Elle est tissée en soie et laine. Des textes en français et latin avec caractères gothiques commentent les scènes. Formée de trois panneaux verticaux, sa longueur est de 7,37 m et sa hauteur de 4,8 m (sauf un panneau qui ne fait que 4,16 m). Il s’agirait là de l’un des éléments d’une composition de 11 tentures relatives à l’Iliade, chacune mesurant 4,8 m de haut et environ 10 mètres de long. La tapisserie de château Bayard, légèrement amputée, serait la 9e de cet ensemble. Le même auteur en a identifié d’autres éléments, en particulier dans la cathédrale de Zamora (Espagne).

Comme on l’a dit, le sujet de cette œuvre se rapporte à la guerre de Troie, mais les paysages sont typiques du moyen-âge, tout comme les vêtements des personnages (en particulier, chaussures à la poulaine, armures du temps de Charles VII). Tout indique que l’œuvre a été composée aux 15-16e siècles ; elle aurait donc pu décorer le château du vivant de Bayard.

Penthésilée rend hommage à Priam

 

Penthésilée désarçonne Diomède

 

Le fils d’Achille est armé chevalier

Les 3 panneaux de la tapisserie de château Bayard (site de la NYPL).

Penthésilée était la reine des Amazones. Ne fait-elle pas penser à Jeanne d’Arc ?
Longueur totale des panneaux : 7,37 m. Hauteur : 4,8 m.

Origines

Les spécialistes s’accordent pour attribuer la fabrication de cette tapisserie à des ateliers flamands du 15e siècle. Mais comment est-elle arrivée au château ?

Il est difficile d’imaginer que la tapisserie ait été acquise après Bayard, puisqu’il semble bien, d’après l’archiviste Pilot de Thorey, que le château n’a plus été habité après la mort de Françoise Copier, la nièce de Bayard. Camille Monnet admet qu’un d’Avençon (un évêque) a pu y séjourner de temps à autre, mais ce n’était plus une habitation familiale, ni même seigneuriale. Ces aristocrates avaient d’autres châteaux où ils vivaient et recevaient. N’oublions pas que le château de Bayard a été gravement endommagé au plus tard en 1591, à la bataille de Pontcharra et qu’il avait auparavant servi de caserne et même de prison.

De même, il est peu problable que ni les aïeux de Bayard, ni Françoise Copier, aient fait une telle acquisition, vu leurs faibles moyens financiers.

L’hypothèse la plus plausible reste donc une acquisition de ces tapisseries par Bayard lui-même. Par achat ? Peu probable, étant donné ce qu’on sait de lui. Butin de guerre ? Difficile à soutenir, car ces tapisseries sont d’origine franco-flamande et Bayard n’a fait de conquêtes qu’en Italie. Alors un cadeau ? mais de qui ?

On pourrait envisager un don de la part d’une cité sauvée par Bayard d’un siège et du pillage, comme Mézières, d’ailleurs très proche des Flandres. Mais rien dans les archives ne permet, pour l’instant, d’étayer cette piste.

La piste Dunois

Guy De Masson s’interroge sur le commanditaire de l’œuvre et pense qu’il pourrait s’agir d’un grand du royaume, riche, puissant, cultivé, par exemple le Grand bâtard d’Orléans, Jean de Dunois, combattant brave et intelligent, soutien presque indéfectible des rois Charles VII et Louis XI ; grand chambellan de France, il était mécène, protecteur des arts et des lettres.

Il faut d’ailleurs remarquer que, dans la reine des Amazones représentée sur ces tapisseries, on reconnaît sans peine Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, avec qui il avait combattu, lui le Bâtard d’Orléans, et dont il avait été l’allié fidèle et efficace, en particulier à Patay et … à Orléans !

François de Dunois, fils du Grand bâtard, beau-frère de Louis XI, du duc de Savoie, de Ligny et de Philippe de Bresse (excusez du peu 8, !), nous est connu pour avoir élevé entre autres le duc Charles Ier de Savoie.

Le fils de François, Louis, duc de Longueville, sera gouverneur du Dauphiné en 1515 et avait pour lieutenant général … Bayard ! On ne peut pas exclure que ce Dunois III ait reçu en héritage au moins une partie de la tapisserie et qu’il ait voulu en faire cadeau à un adjoint actif et méritant. Il faudrait cependant en trouver une preuve, peut-être en recherchant le testament du duc, mort en 1516 à Beaugency à l’âge de 36 ans.

Références

  1. Camille Monnet, le Château et son domaine, 1960.
  2. Inventayre de Bayard, 1595, Archives de l’Isère, cote H+_GRE/H_1088/2 (manuscrit ancien, difficile à lire).
  3. Achille Jubinal, les Anciennes tapisseries historiées …,1838 (bibl. munic. Grenoble, cote H200).
  4. Dictionnaire de la conversation et de la lecture : inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, par William Duckett, 1867, tome 3, page 161, article Bibliothèque nationale (BNF-Gallica).
  5. NYPL (New-York public library), Site Internet Digital gallery.nypl.org/nypldigital/dgabout.cfm, puis Subjects A-Z, puis T, puis Tapestries, page 2, 17-18-19e photos.
  6. Site Internet www.cosmovisions.com/art, puis Arts des tissus … tapisserie.
  7. Guy de Masson, Enigmes de rois à château Bayard, les Amis de Bayard, lettre n° 16, juillet 2000 (ou www.aczivido.net/historia).
  8. Le beau-père de ces hauts personnages était le duc de Savoie Louis Ier, fils de l’antipape Félix V et marié à Anne de Chypre, dont il a eu 19 ou 20 enfants.